jeudi, novembre 11, 2010

Mission de bénévolat à la mission Old Brewery

Tout en retrait, comme cachée au yeux du commun des mortels, la mission est dans tous les sens du terme, un refuge pour les sans-abris. Le 915 rue Clark est une bâtisse d’une autre époque qui a survécu aux pics des démolisseurs mais qui remplit une œuvre qui m’a fait voir les itinérants bien différemment. En France, on les nomme SDF, sans domicile fixe. Au Québec et en ce lieu ils peuvent avoir un domicile fixe, cette mission ou un autre refuge et ils deviennent éligibles au bien-être social.

Cela leur permet soit de recevoir leur chèque d’assistance sociale à cet endroit ou imaginez, même par dépôt direct, dans le compte de banque de leur choix. Le filet social existe pour tous les indigents tant qu’ils sont, de bonne volonté et aptes à en faire la demande. Dans ce lieu où les rejetés sont clients, il y règne une atmosphère qui fait petit pincement dans nos certitudes de gens fortunés. Habituellement, au hasard de nos pas, dans les rues du centre-ville on y croise des indigents. Ici, ils se retrouvent agglutinés pour leur pitance quotidienne et se doivent de conserver leur place pour chaque nuitée…


J’arrive vers 15h45, me stationne dans la ruelle, à l’endroit indiqué, et très peu rassuré je me dirige vers la porte d’entrée. J’y croise une trentaine de clients qui sont disséminés et qui attendent le signal d’entrée. La porte est barrée et il faut montrer patte blanche pour y pénétrer par contre, le bénévole que je suis, est attendu. Tout comme 13 autres bénévoles qui viennent ce soir, prêter main forte pour servir plusieurs centaines de repas à ces démunis. Nous sommes pris en charge par Jean, un gentil monsieur qui sous sa casquette a des airs de commandant. Il nous invite à la table la plus éloignée de la cuisine et nous dit simplement de ne pas laisser de clients s’asseoir à notre table. Sans prétention mais sûr de lui, il nous signifie que c’est tout d’abord, au tour d’une partie des résidents de venir manger et que notre service et mission se fera après la visite des lieux.
Chacun des résidents, se mettent en rang très docilement et dans leur cabaret, reçoivent leur repas, qui vu de loin, me semble bien copieux. Jean nous revient, nous offre de déposer nos manteaux en sécurité et nous voilà partis pour la visite guidée. Cette organisation de si longue date est structurée et tout y est bien synchronisé. Cette brasserie désaffectée qui a été transformée en un collège de la survie. Le rez-de-chaussée comporte les bureaux, les cuisines et la cafétéria…on y décompte une centaine de places assises en rangées bien placées.


Nous montons au premier étage, on s’arrête au haut de l’escalier et en bon guide, Jean nous décrit les différentes particularités de la mission. À cet étage, trois dortoirs avec douches contigues et avant d’y arriver, un local qui contient des matelas de plancher sont empilés. Les intoxiqués, trop saouls ou gelés de pillules/cocktails foudroyants y sont accueillis mais dorment par terre, ils ne risquent pas ainsi de se blesser. Le dortoir est rempli de lit à deux étages. Chacun a son lit numéroté qu’il se doit de garder tant qu’il revient de soir en soir, certains y sont depuis des années. Draps et taies d’oreillers sont lavés une fois par semaine. Si un soir, un itinérant ne vient pas s’y coucher à 9 heures au couvre-feu, on enlève draps et couverture et il perd sa priorité. Il devra se réinscrire, ainsi va la discipline. Tout ce beau monde doit avant la fermeture des feux, passer sous la douche. Malheur à ceux qui ne s’y contraignent (et chacun est numéroté et contrôlé). Avant l’heure fatidique, celui n’est pas passé aux douches est identifié bien facilement, on va à son lit et on lui propose deux choix : Il prend la porte des douches ou il prend la porte de la mission séance tenante.
Inutile de vous dire que le choix est habituellement assez facile par les froids qui nous accompagnent déjà en cette saison. Donc, à 10 heures tout s’éteint et le sommeil de la nuit est leur seul dernier copain. À 6h30 du matin, le réveil, ils ont le déjeuner à 7h00 et la panse bien remplie, à 7h30 ils doivent être repartis…


Je ne vous décris que la routine des itinérants qui vivent au premier étage. La mission contient cinq étages et tout y est orchestré. Pour accéder au cinquième étage, il faut participer à un programme de réinsertion, alors vous y avez droit de séjour…. Nourri, lavé, hébergé et programmé…rien de militaire mais juste une discipline que la rue ne donne pas. Si vous entrez dans le rang de la réinsertion, vous pouvez accéder aux étages, 4, 3 ou 2 et y avoir un peu plus mais déjà vous devrez remettre 25 % de votre chèque d’assistance et vous êtes sur la voie de pouvoir vous retrouver en HLM et en réintégration sociale.


Pour faire fonctionner la mission, pas de bénévole, imaginezcette situation, pas de cuisto quand il y a 400 indigents qui attendent pour manger. Des employés font fonctionner la machine et ce rondement. Des bénévoles (comme moi ce soir) ne servent que les repas du soir et le tout de façon fort orchestrée sous la gouverne de Jean. Un calendrier affiche le mois de novembre et chaque soir est désservi par une compagnie et ses bénévoles. La veille c’était l’Union des Municipalités et demain une firme d’avocats. Un don corporatif de 1000 dollars et 14 bénévoles est le prix à payer pour une compagnie afin d’offrir du bénévolat !


Jean nous divise en deux groupes. Le premier groupe de 12 forme la chaîne pour servir les assiettes et le groupe de 2 s’occupe de servir le café. Quelle organisation ! Munis de leur walkie-talkie Jean et ses adjoints, se communiquent les instructions. Jean nous explique comment fonctionner et quand notre chaîne est prête, Jean lance dans sa radio, «Faites-les entrer» nous sommes tout au bout de la cafétéria, une chaîne de bénévoles prêts et motivés, avec nos gants alimentaires. Les indigents passent devant nous avec nos tabliers bien pressés (que nous pourrons tous garder en souvenir). Ceux qui me connaissent savent que je ne peux ni m’empêcher de leur sourire et ni de les saluer. Par contre beaucoup de ces gens évitent notre regard, ce que je me permets de respecter tout autant. Quand les premières tablées sont assises, les assiettes passent de main à main des bénévoles pour aboutir à chaque convive. En arrivant à table le client a déjà une tasse pour le café, un bol qui contient le dessert, ma foi appétissant ainsi qu’un sachet avec cuillères, couteau et fourchette en plastique. Donc, une fois assis, ils reçoivent une assiette comble et du café bien chaud (pré sucré et lait incorporé)





















Dès que deux tablées sont servies, la chaîne se déplace vers deux autres tablées. Quelle organisation ! Plus la chaîne de bénévoles se rapproche du centre de la cafétéria, moins la chaîne est longue, alors Jean retire quelques maillons et déjà, se prépare la desserte des premières tablées servies. Les indigents n’ont que 15 minutes pour manger. Les bénévoles écartés prennent bacs et torchons javellisés et on vide les premières tables déjà libérées pour y remonter tasses, bols de dessert et ustensiles pour d’autres clients. Ainsi de suite, le service se fait en même temps que la desserte, la cafétéria peut recevoir 112 personnes à pleine capacité et de nombreuses tablées se succèdent jusqu’à ce que tous les clients non payants aient été rassasiés. J’en ai même vu une me faire refuser une assiette, la dame me disant qu’elle est végétarienne, je reprends la pitance et Jean ramène une assiette sans viande pour la dame maintenant toute satisfaite… Quelle organisation !
Quand les derniers ont été servis, on respire et toutes les tables sont nettoyées et prêtes pour le prochain repas. Nous avons eu le privilège de souper avec les cuisiniers, ce qui est encourageant (quand les cuisiniers mangent ce qu’ils servent, c’est plus rassurant) et nous permet de constater que la bouffe y est sans prétention mais de qualité. Nous avons eu droit à du café plus régulier, non pré-mélangé, une salade variée, sinon le repas fut le même.


Mon expérience a été enrichissante et des plus motivantes. Je garde en tête et en mon cœur, une foule de sentiments et de pensées qui viennent élargir la perspective de ma vision et de ma perception. Saviez-vous qu’il y a 14,000 sans abris à Montréal, que la mission Old Brewery en réinsère environ 400 par année mais que le rang des indigents ne cesse de s’accroître. La mission en nourit environ 400 par soir, les autres vont aux autres refuges ou missions.


Oh, une dernière information, à l’avenir, quand un indigent vous demandera de l’argent au coin d’une rue, ce ne sera sûrement pas pour aller manger, personne ne meurt de faim à Montréal, la maison Bonneau ouvre à 9h00 et tous peuvent y manger, la maison du père ouvre à 10h00, la maison Bonneau ré-ouvre à 16h00 et la mission Old Brewery ouvre à 17h30. Personne n’est refusé, aucune question n’est posée et ils ont de quoi manger. Mais évidemment, ils ne servent pas de boissons alcoolisées !

1 commentaire:

Odette a dit...

Rien de mieux que d'aller directement aux endroits qui donnent la nourriture à ceux qui ont faim !